Véronique Jordan fait ses premières armes dans le Sentier où elle apprend le métier de modéliste. Après avoir enchaîné les maisons, petites puis grandes, pendant une vingtaine d’années, cette passionnée de dessin et de maths créée son propre bureau d’étude de modélisme en 2018. Elle a depuis fait du tailleur sa pièce phare, une pièce pas si évidente qu’elle en a l’air… Elle nous explique pourquoi.

Vous êtes modéliste depuis une vingtaine d’années et fondez votre propre bureau d’étude, CréaModel, il y a seulement trois ans. Pourquoi maintenant ?

Véronique Jordan : J’étais un peu arrivée au bout de ce que je pouvais voir dans la maison où j’étais précédemment. Mais de manière générale, je ne suis jamais restée plus de 5-6 ans dans une maison car je me lassais vite. J’ai un peu fondé ma boîte par hasard. Quinze jours après avoir démissionné, deux anciens commerciaux m’ont appelée pour me dire de me mettre à mon compte car ils avaient des clients pour moi. Ce sont donc eux qui ont lancé ma boîte en quelque sorte et ça tombait bien car je n’ai jamais su me vendre ! J’ai démissionné en septembre et en octobre, je créais deux collections pour deux clients que l’on venait de me présenter.

Votre boîte ne fait pas seulement du modélisme, de la normalisation aussi ?

Oui exactement. Il s’agit en fait de lancer en production une pièce créée pour un défilé en passant des mesures mannequin à des mesures standards. Car les stylistes font les patronages aux mesures du mannequin qui va défiler. Or, celui-ci n’a pas du tout la même morphologie qu’une femme standard donc il faut reprendre entièrement le patronage. Beaucoup de choses changent, pas seulement la taille mais aussi la largeur des omoplates ou la hauteur du cou. Les proportions sont différentes, les mannequins professionnelles peuvent avoir le cou plus haut par exemple. Mon travail est donc de mettre au point le nouveau patronage aux mensurations “standards” et de faire la gradation pour que la pièce existe dans différentes tailles.

Quel type de pièces faites-vous ?

Je suis spécialisée dans le structuré et dans les matières qui ne bougent pas donc je fais beaucoup de tailleurs, de chemises, de combinaisons, de robes, mais surtout des tailleurs. Je ne fais pas de flou, c’est-à-dire des matières qui vivent comme la soie. C’est vraiment une question de main. Je pense qu’un modéliste qui veut bien faire son travail doit se spécialiser car d’une matière à une autre ou d’un modèle à un autre, cela peut être un tout autre travail.

A la recherche des lignes qui vont structurer la veste / Crédits photo : Véronique Jordan

Vous avez également travaillé sur des patrons d’uniformes, n’est-ce-pas ?

Oui. J’ai travaillé avec une maison de cosmétiques suisse pour faire des vêtements très haut de gamme destinés aux vendeurs. Dans ce cadre, j’ai collaboré avec une styliste française pour la mise en place des patronages. On a eu la problématique de trouver une matière facilement lavable pour les costumes et qui soit en même temps haut de gamme. On a finalement bien réussi à traduire l’image de la marque en faisant des pièces très chics, design et avec de belles matières. Cela se traduit par exemple au niveau de la recherche des lignes des vêtements. On a également travaillé sur des uniformes pour la partie soin en observant les gestes en institut. Il fallait un costume qui soit confortable à la pratique des différents soins.

Finalement, un vêtement professionnel demande beaucoup de travail ?

Oui ! C’est très compliqué à faire parce qu’il y a la partie esthétique, mais aussi le confort et le côté pratique. La gradation est également difficile quand on travaille pour des clients internationaux car les morphologies ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre. Les personnes des pays de l’Est sont plutôt grandes et trapues, les asiatiques sont davantage petits et fins, etc. La graduation va de la taille 32 à la taille 52.

Que représente l’uniforme pour vous ?

Un vrai challenge ! Parce que quand on parle d’uniforme, c’est initialement un univers assez triste et rigide. C’est donc un challenge d’apporter un bel aspect esthétique et de veiller à ce qu’il reste quand même pratique. Cela change des collections de prêt-à-porter où c’est d’abord le style qui compte. Un vêtement de travail doit être confortable et beau. Le cahier des charges de l’uniforme est très lourd mais intéressant en terme de défi à relever. L’année dernière, l’armée belge m’a contactée pour donner un petit coup de jeune à leurs uniformes de gala. On est typiquement dans la problématique que je viens d’énoncer. Le projet est toujours en discussion.

En 20 ans, malgré un cahier des charges stricte, y a-t-il eu des évolutions en termes de modélisme d’uniformes ?

C’est assez cyclique. On est tantôt sur un costume extra large et épaules tombantes, tantôt sur un costume plus cintré. Mais, la structure est globalement la même, en particulier sur une pièce comme le tailleur. La base reste classique. On joue avec la coupe mais aussi avec les composants extérieurs, par exemple on peut utiliser moins de plastron qui rigidifie la base. C’est plus léger au niveau de la structure, surtout pour les femmes. Les hommes sont peut-être plus attachés à la tradition du tailleur.

Veste tailleur rouge 17h10, design by Véronique Jordan / Crédits photo : Charlotte Navio

Il existe donc des règles inconditionnelles pour faire un uniforme. Quelles sont-elles ?

Tout dépend de la matière et du tombé souhaité par le styliste. Le tombé peut être souple ou droit. Quant à la matière, il en existe pour tous les goûts ! Ensuite, il y aura toujours une recherche à faire au niveau du thermocollant à mettre à l’intérieur de la pièce, une recherche du plastron, ou encore de la structure de l’épaulette. Rien que pour ces dernières, il existe une cinquantaine de modèles. On ne dirait pas comme ça mais l’épaulette est très complexe !

Avez-vous remarqué une évolution des pratiques autour de votre métier vers plus d’écoresponsabilité ?

Oui. Je pense par exemple à un client qui veut faire des tailleurs avec le moins d’impact carbone possible, c’est-à-dire qu’il va choisir les pièces en fonction de leur impact carbone. Il a notamment décidé de remplacer les zips, qui sont tous produits en Chine sans aucune traçabilité, par des boutons en caséine de lait. Chaque composant du tailleur est étudié en fonction de son empreinte carbone. Dans ce cas, on essaie de combiner esthétique du tailleur, tradition et confort avec le cahier des charges écologiques du client.

Parmi vos clients, vous travaillez notamment pour la marque 17h10 qui propose aux femmes le tailleur parfait. C’est quoi le tailleur parfait alors ?

Le tailleur parfait doit aller à beaucoup de gens et à beaucoup de morphologies. Moi, je n’ai jamais porté de tailleur et j’en ai justement acheté un chez 17h10. Il a vraiment changé ma posture. S’il est bien coupé, on se sent bien dedans et on se sent dans une position de force. Il met en valeur et donne de l’aplomb. Ce qui est bien aussi est qu’il peut se porter à différents moments de la journée, aussi bien au travail que pour aller manger un bout avec des copines. Ce tailleur est vraiment, pour ma part, la pièce dont j’ai besoin pour me donner un petit coup de pouce.

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